Hommage à Jean-Georges

42Article paru dans le Journal de la Maison de Quartier des Eaux-Vives, parution no 158, 2015

Cheetah Baby-Plage, l’installation de jeux en plein air à base de récupération de chambres à air et de pneus est orpheline de son créateur Jean-Georges Ernst. L’association Chee­tah Baby-Plage est aujourd’hui à la recherche de bénévoles pour assurer le suivi de cette installation.

Lorsque l’on est attaché à l’implication des citoyens dans la vie du quartier, on ne peut rester indifférent à l’œuvre que Jean-Georges nous a léguée. Car c’est avant tout la créativité, la volonté et la persévérance d’un seul homme qui est à l’origine de ce projet, devenu incontournable pour tout Eaux-Viviens qui se respecte.

Ma première rencontre avec Jean-Georges remonte à 2003. Je travail-lais alors à la Maison de Quartier de Plainpalais et ce dernier était venu me voir pour que je tape le texte de présentation de Cheetah Baby-Plage à l’attention des autorités, dans le but d’obtenir reconnaissance et sou-tien financier. Je me souviens encore de son dossier rédigé dans une calligraphique ancienne, typique de l’écriture des gens de sa génération. C’est à cette occasion que j’ai pris connaissance des nombreuses réalisations atypiques de Jean-Georges depuis une quarantaine d’années. Il fut notamment le premier et le seul à proposer gratuitement des massages à base d’argile sur Baby-Plage.

Jean-Georges était un original créatif impliqué dans la vie de son quartier. Avec du recul, on peut considérer ses initiatives comme novatrices et en avance sur leur temps. L’exemple le plus parlant est évidemment Cheetah Baby-Plage, qui a été entièrement réalisé à base d’objets de récupération bien avant l’ère du recyclage que nous connaissons aujourd’hui. Jean-Georges s’est également illustré en expérimentant une nouvelle méthode d’apprentissage des langues. Cette dernière était basée sur l’écoute des sonorités des mots et non sur l’apprentissage du vocabulaire et de la grammaire. Jean-Georges était professeur d’allemand au Cycle d’Orientation et il avait réussi à faire accepter sa méthode par la direction de l’école. Il faut préciser qu’il s’occupait des classes dites d’accueil, c’est-à-dire des élèves les plus défavorisés. Ceci explique peut-être en partie pourquoi ses expérimentations ont été acceptées si facilement! Les résultats étaient si probants qu’ils ont remis en question les certitudes des enseignants traditionalistes : les élèves de Jean-Georges avaient un accent irréprochable et se sont montrés les plus à l’aise lors des voyages d’étude à l’étranger !

Parmi les nombreuses anecdotes que Jean-Georges m’a racontées, il y en une que j’aimerais partager avec vous. Pendant près de 30 ans, il a sillonné le quartier de long en large chaussé de patins à roulettes, construits par ses soins (5 kg par chaussure me disait-il !). Beaucoup d’Eaux-Vivens se souviennent de ce marginal qui roulait torse nu. Un jour, au milieu des années 60, alors qu’il se déplaçait en patins, il fut arrêté par la police car il était interdit de rouler sur les trottoirs. Quand on pense qu’aujourd’hui, même la police se déplace en patins, cela prête à sourire ! Quelques jours plus tard, il reçut une convocation à comparaître pour son jugement. Il s’y rendit habillé en complet veston avec un attaché-caisse, ce qui ne manqua pas de décontenancer le juge qui s’attendait à voir un anti-conformiste déluré. Les charges retenues contre lui ne tenaient tellement pas la route et les magistrats étant à court d’arguments, il fut acquitté. Le plus drôle dans cette histoire, c’est que Jean-Georges m’a confessé avoir accroché un micro et un enregistreur dans sa manche pour immortaliser le ridicule de son procès. Je donnerais beaucoup pour pouvoir entendre cette situation absurde.

Jean-Georges était un personnage incontournable du quartier. Avec ses cheveux hirsutes, sa ceinture de chambres à air, sa pipe et son dictaphone en guise d’agenda (il préférait enregistrer qu’écrire), on le voyait de plus en plus courbé sur son vélo ou sur une échelle en train de réparer ses installations. Depuis 15 ans, son invention n’a fait que des heureux et jamais aucun accident n’a été déploré. Malgré cela, quelques technocrates enfermés dans un bureau, ont décrété que ces jeux n’étaient pas conformes aux normes européennes. Il a fallu se battre, réunir des signa­tures et solliciter les autorités pour qu’enfin une solution soit trouvée, moyennant quelques aménagements, forts coûteux d’ailleurs.

Je suis heureux d’apprendre que Jean-Georges nous a quittés après avoir été reconnu pour son travail. Mais comme toutes les initiatives citoyennes, Cheetah Baby-Plage ne sera jamais définitivement acquis. Il faudra d’autres Jean-Georges pour les défendre ou pour en créer de nouvelles. Et il faudra également compter sur le soutien de la population. Dans un pays étouffé par les règlements et les normes, il est aujourd’hui peu motivant pour les habitants de faire preuve de spontanéité et de créativité. Rappe-lez-vous que la Maison de Quartier des Eaux-Vives est là pour faciliter la réalisation de vos projets. Et souvenons-nous de Jean-Georges comme un citoyen qui a œuvré pour le bien commun.

J’aimerais conclure par cette phrase qu’il aimait répéter à propos des places de jeux autorisées : « jeux normés, jeux morts-nés !».

Antonin KUMMER, animateur